Saturday, 24 August 2013

Le jour où on a commandé un thé en langue des signes népalaise

Aujourd’hui c’est ma journée de week-end (je travaille le dimanche)! Mais pas question de chômer. On se lève tôt, car Socialtours (la boîte avec qui je travaille ici) nous offre de faire partie d’une prestation d’une journée, ayant lieu pour la 1ère fois : le tour Working Nepali. On se retrouve donc à 6, avec un papi anglais de 74 ans fan d’Inspecteur Barnaby qui sort juste d’un cancer et est venu ici, d’un Anglais qui vit en Nouvelle-Zélande, d’une New Yorkaise qu’on se demande ce qu’elle fait ici (elle aussi d’ailleurs apparemment, sachant qu’elle n’a pas décoché ni un mot ni un sourire de la journée), et d’une Canadienne. Plus un guide plus un chauffeur. La belle équipe ! On part sur les routes de la vallée de Kathmandu. Avec Michael on adore ce côté Space Mountain : tu peux pas vraiment parler dans une voiture ici. Tu es tellement bringueballé dans tous les sens que la voix prend des intonations hyper marrantes. Bref. Nous arrivons tout d’abord à Kokhana. Ce petit village est inconnu des touristes, niché au pied de montagnes verdoyantes et des rizières. C’est VERT. J’irai pas jusqu’à dire que l’air y est frais, mais c’est drôlement calme comparé à KTM. On se balade dans les rues, à la découverte de la vie locale d’un samedi comme les autres : les femmes font la lessive à la main agenouillées sur le trottoir, ou lavent les enfants dans des bassines. Les hommes sortent le piment et les graines qu’ils ont fait séchés sur les facades de leur maison, puis les mettent sur les trottoirs pour les vendre. Il y a des chiens, des vaches, des chèvres, des poules. Des temples, des sourires, des odeurs partout. C’est magnifique ! Le papi anglais est fan des enfants surtout. Il va leur parler à tous, les prend en photo, joue avec eux… J’ai appris par la suite qu’il est venu ici à la suite de son cancer pour faire du volontariat et enseigner l’anglais dans une école. C’est vrai que les enfants, même ici dans un village un peu reculé, sont capables de baragouiner un peu d’anglais dès 5 ans. Impressionnant… De quoi se poser quelques questions ! Puis nous nous arrêtons dans un atelier/boutique ouvert sur la rue (type maison de poupée où il manque un mur d’un côté), où 3 femmes sont entrain de tisser à la main un superbe sari (habit indien). Elles les vendent vraiment 3 fois rien, et je me demande comment elles arrivent à vivre de ca. Puis on continue sur un chemin de campagne jusqu’à Bungamati, là aussi très joli village, où les hommes font du travail sur bois : statuettes bouddhistes ou hindouistes, sculptures… Vraiment beau ! On visite un beau temple, très important dans la région apparemment. Puis on part manger dans un petit resto de bord de route, où le repas (dal bhat) a été fraîchement cuisiné juste avant notre arrivée. Délicieux ! Pendant notre repas, notre papi anglais et le Néo-zélandais nous parlent de la vie, de ce qui leur semble important à eux, maintenant avec du recul. De belles lecons de vie ☺ L’Américaine a commandé un Coca (bon je suis mauvaise langue, elle a aussi mangé du dal bhat). Puis nous repartons sur les routes, pour rendre visite à une maison pour enfants handicapés. Et là, ca a été le moment fort de la journée. Le bus s’arrête sur le bas côté d’une route unique et complètement isolée, quelque part entre Kokhana et Bungamati. On a d’abord rencontré des enfants, dont le handicap m’a rappelé mes pinpins, tout là-bas en Norvège. Sauf que là, ils ont des mouches qui leur volent tout autour, qui restent sur leur visage. Ils nous sourient, sont heureux de nous voir. Un petit garcon me montre sa belle petite voiture rouge, puis me montre notre mini-bus garé juste en face : oui, c’est la même chose ! Un autre veut me montrer qu’il sait jouer d'une espèce de piano-flûte à pile. Sauf qu'il n'y a pas de pile dedans. Ils me rappellent tellement mes pinpins, mais en version enfant, et en version perdus dans la pampa, avec une hygiène plus que limitée, et aucune perspective d’avenir. Même pas de pile. J’ai pleuré. Le responsable de la maison est alors venu nous voir : le type a un soleil gravé sur le visage. De ces personnes à qui tu confierais ta vie sans aucune hésitation. Il nous fait entrer dans son petit bureau, chargé de dossiers, et nous raconte l’histoire de cette maison. Il y a 37 jeunes ici, garcons et filles mélangés, âgés entre 3 et 20 ans. Le responsable a décidé de louer cette maison pour en faire un refuge pour les enfants handicapés de cette partie de la vallée il y a 24 ans. Il n’y connaissait rien. Au début, il a accueilli des aveugles, et s’est formé au Braille, pour améliorer leur vie. Puis sont arrivés les sourds : là encore, il s’est formé, et a appris la langue des signes népalaise. Puis les handicapés physiques. Le souci, c’est que le propriétaire de la maison refuse catégoriquement que des travaux de transformation soient faits. Du coup, la maison n’est pas adaptée, et on n’a pas osé demander s’il y avait une salle d’eau, des toilettes… Depuis peu, des enfants sourds-aveugles ont été retrouvés. Mais là, il ne sais plus comment faire. Alors je lui ai expliqué comment nous on fait en Norvège, en lui montrant 2-3 trucs. Je lui ai promis de lui envoyer des informations, pour qu’il se forme. Il faut faire quelque chose. On ne peut pas laisser ce type, ces enfants, tous seuls sur une route de campagne sans aucune ressource. J’en parle dès demain à mes collègues là-haut. Si ce type en vient à arrêter, à disparaître, que va-t-il advenir de ces enfants ? Je ne suis pas la seule à être chamboulée. Les visages sont pas bien rayonnants. On sort de la maison, et là on retrouve 5 jolies ados, toutes sourdes. Elles tiennent un « café » sur le bord de la route, servent des boissons et font des crêpes à qui passera sur ce chemin et aura envie de s’arrêter (doit pas y avoir foule). Les consommations n’ont pas de prix fixe, à chacun de faire une donation. Autant vous dire que j’ai donné 100 fois le prix de mon thé. Michael aussi, sans qu’on se concerte. Il dit rien, mais je vois bien qu’il en mène pas large. Il est déjà venu voir mes pinpins norvégiens, et la différence de moyens est tellement flagrante qu’elle te bouffe le ventre. J’ai essayé de papoter un peu avec les filles, bien que la langue des signes soit très différente. Thé, café, merci… Elles sont ravies d’avoir des convives. On repart en bus, on s’arrête dans le premier café du Népal. Vendant du café népalais. Parce que oui, information amusante : les Népalais ont toujours aimé le café. Mais jusqu’à il y a peu (très peu), ils ne buvaient que les marques occidentales, type Nescafé. Sauf qu’il y a quelques années, on s’est apercu qu’on pouvait cultiver de l’excellent café ici aussi. Maintenant, le café de grain népalais est très à la mode. Fin du tour, retour sur KTM. Journée belle, riche, forte. L’Anglais de Nouvelle-Zélande me dit alors que ce jour aura été pour lui à couper le souffle, effrayant, beau et triste à la fois. Je ne peux qu’être d’accord…

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